Les trentenaires et quarantenaires se souviennent peut-être de la série Muscleman. Celle-ci apparait en France dans le Club Dorothée à la fin des années 1990, mais TF1 n’en diffuse que la moitié. En effet, la production double 104 épisodes, mais n’en propose que 49 à l’écran. L’objet du scandale ? Un svastika qui ornait le costume de l’un des personnages. Comme nous l’illustrons dans notre dernière émission Le nazisme vu par le manga, ce symbole a fait couler beaucoup d’encre dans le petit monde du manga et de l’animation héxagonale. Voici l’histoire de la première déprogrammation d’une série animée sur la télévision française.

Cette série, Muscleman ou Kinnikuman en version originale, jouit d’un véritable culte au Japon. Créée à la fin des années 1970 sur l’archipel nippon par Takashi Shimada et Yoshinori Nakai — ils signaient ensemble sous le nom de Yudetamago —, elle a fait le bonheur du Weekly Shônen Jump pendant de longues années. Mais en France, c’est son adaptation animée qui s’est fait remarquer par une interdiction de diffusion du CSA :

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a constaté sur TF1, dans le Club Dorothée, que le dessin animé japonais « Muscleman » (série hebdomadaire d’un quart d’heure) met en scène un personnage affublé d’un symbole nazi.
Celui-ci porte un maillot rouge, orné en son centre d’un disque blanc dans lequel s’inscrit une croix gammée noire. Il est le compagnon du héros et l’aide à combattre ses ennemis.
Il n’est pas acceptable qu’un symbole nazi soit présenté sous un jour favorable. Le Conseil a donc demandé à TF1 que de telles images ne soient plus diffusées. Communiqué n° 81 du 15 avril 1990. 


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Ail, ail, ail, ail !

Il faut dire que le concept de cette histoire fait de Suguru, son héros, le Saitama (One-Punch Man) du siècle dernier. Cette parodie d’Ultra Man met en scène un citoyen japonais d’apparence ordinaire. Il est laid, procrastinateur et maladroit, mais il est capable de devenir Muscleman (Kinnikuman). Il devient alors un guerrier interplanétaire, prince de la planète Kinniku, doté d’une puissance formidable. Son objectif est d’atteindre la reconnaissance digne d’un super héros, tout en restant sur terre, et en présidant le club des mangeurs de viande (ses ambitions s’affinent par la suite). Cette quête l’emmène dans de folles participations à des tournois de catch mondiaux puis intergalactiques. Il mange de plus en plus d’ail — c’est de cet aliment qu’il tire ses pouvoirs — et rencontre des ennemis de plus en plus puissants comme Brocken et Brocken Jr.

Une belle brochette de combattants

La déprogrammation d’une série animée, une première !

D’ailleurs, ce sont eux les fautifs. Ce sont ces deux personnages qui ont plongé Muscleman dans les abîmes de l’interdiction de diffusion. Le problème de Muscleman n’était ni son humour — ultra référencé et aux tendances pipi-caca — ni sa violence — pas forcément plus prononcé que d’autres séries — mais les vêtements de deux protagonistes. Dans cette histoire, les différents personnages qui s’affrontent sur le ring viennent de différents pays (ou planète) et sont, par conséquent, visuellement très stéréotypés. C’est là qu’arrive le catcheur allemand Brocken. Il s’habille en haut dignitaire militaire nazi, avec un brassard évocateur. Mais heureusement, Ramenman — qui aura son spin off plus tard — lui inflige une défaite digne de ce nom (malgré son attaque de “gaz empoisonné”). Le problème vient de son fils, le catcheur — tout autant allemand — Broken Jr. Pour son allure vestimentaire, il s’inspire de son père, sauf que le svastika qu’il arbore est sans conteste une croix gammée nazie, qu’il porte fièrement sur le torse. Par conséquent, les responsables d’AB, à l’époque, décident de ne pas diffuser certains épisodes. Mais Brocken Jr. finit par passer dans le camp des gentils de l’histoire. Et c’est là que le bât blesse. Le CSA interdit donc Muscleman en avril 1990.

Brocken Jr. et son svastika :

Plus de 75 millions d’exemplaires

104 épisodes des 137 produits ont été doublés, mais seulement 49 sont diffusés. Et c’est probablement aussi pour toutes ces raisons qu’aucun éditeur ne publie le manga en France. Aux États-unis également ces personnages ont posé problème. Lorsque la série a été introduite dans la gamme de jouets M.U.S.C.L.E., Brocken est absent de la sélection des personnages. Tandis que Nintendo le remplace dans l’un des jeux par Geronimo. Mais ça n’a pas empêché Kinnikuman de devenir culte au Japon. D’abord stoppé en 1987, le manga va continuer de se décliner, puis va finalement reprendre pour dépasser aujourd’hui les 60 tomes et les 75 milions d’exemplaires tirés. Ramenman a eu le droit à 12 volumes de ses aventures. Pandaman de Kinnikuman inspire Pandaman de One Piece. La saga a été citée par Hiromu Arakawa comme une influence pour son travail ainsi que par Hiro Mashima. Yusei Matsui le cite comme l’un de ses mangas préférés. Et Yoshihiro Togashi ? Il explique que l’influence de Kinnikuman était essentielle pour faire passer Yu Yu Hakusho d’une « fiction policière occulte » au genre « baston et arts martiaux » en s’inspirant du passage de la comédie à l’action dans le manga. C’est une œuvre culte au Japon, mais qui, à cause de ce svastika de la discorde, reste inexistante en France. Kinnikuman illustre parfaitement certaines différences de perceptions entre le Japon et la France comme nous le développons et expliquons dans La 5e de Couv’ sur le nazisme vu par le manga, mais peut-être que les mœurs ont assez évolué pour qu’aujourd’hui, sait on jamais, un éditeur se lance.

Brocken se fait laminer par Ramenman

C’était quand même un gros svastika…

Ramenman est vraiment trop fort…